En Lorraine, le Front national fleurit sur les cendres des hauts fourneaux (REPORTAGE)

04-01-2017 15:37

Par Claudine Girod-Boos

 

PARIS, 1er avril (Xinhua) -- Le Front national (FN), parti d'extrême droite de la candidate à la présidentielle Marine Le Pen, progresse d'élection en élection en Lorraine, région du nord-est de la France frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Les habitants, sympathisants et cadres du FN que Xinhua a rencontrés dressent le portrait sombre d'un territoire marginalisé.

 

Uckange, Hayange, Florange, Sérémange, Gandrange ... La "vallée des Anges" ressemble moins au paradis qu'à la Rust Belt américaine. Dans ces villes de Lorraine, autrefois fleurons de l'industrie française, véritable eldorado qui attirait des travailleurs de toute l'Europe, la crise de la sidérurgie a laissé des cicatrices dans le paysage et dans les âmes.

 

Voilà cinq ans que les derniers hauts fourneaux du géant de l'acier ArcellorMittal ont été mis "sous cocon" ; les ouvriers, eux, se sont retrouvés sur le carreau. Près de 2.000, avec les sous-traitants. L'énorme carcasse de l'ancienne usine de Hayange se dresse non loin du centre-ville de cette municipalité de 15.000 habitants, longtemps gérée par les socialistes, mais qui a basculé à l'extrême droite en 2014.

 

Commerces à vendre, appartements à louer, façades délabrées, la rue principale ne respire pas la prospérité. Au Grand café, un des derniers lieux de socialisation, le sondage en vue de l'élection présidentielle que diffuse la chaîne d'information en continu qui tourne en boucle ne suscite guère l'intérêt. On rêve d'un ailleurs, d'une vie meilleure. Souvent devant un verre de vin dès le matin, comme pour noyer l'amertume. On y joue au loto, on parie sur le foot ou les courses de chevaux.

 

"La présidentielle, c'est du cirque! Je me soucie d'abord de ma ville. Et le maire, Front national ou pas, il fait du bon travail. La ville est plus propre. Et il est proche des gens. Si on veut prendre rendez-vous avec lui, c'est pas compliqué, il vous reçoit", lance un ouvrier d'origine italienne, arrivé en France à 18 ans pour travailler dans la métallurgie. "Marine Le Pen, elle a bien fait de prendre ses distances avec son père", estime ce retraité. Aller voter à la présidentielle ne l'enthousiasme pas pour autant. "Peut-être au deuxième tour", répond-il sans conviction.

 

"Les politiciens, il ne faut plus leur en parler", glisse le patron des lieux, François Zdun, dont le fils, comme les 90.000 Lorrains qui traversent chaque jour la frontière, n'a qu'une idée en tête: aller travailler au Luxembourg voisin. "A la belle époque, ici, il y avait plus de 40 cafés dans cette petite ville. Le bâtiment qui fait face au café, c'était le deuxième établissement de la chaîne de grands magasins Prisunic de France après Paris! Maintenant, cette région qui avait un savoir-faire ancestral connaît une fuite des cerveaux. Quand il n'y a pas de boulot, les jeunes s'en vont, c'est normal", raconte-t-il.

 

Dans la région, présidents et ministres ont défilé ces dernières années, assurant de sauver le site voisin de Florange en pleine campagne présidentielle de 2012. Mais le bras de fer entre l'Etat français et le géant de l'acier ArcelorMittal n'a pas empêché la mise à l'arrêt des hauts fourneaux de Florange en avril 2013. Dans la ville voisine de Gandrange, en 2009, ArcelorMittal avait déjà fermé la grande aciérie, malgré l'engagement pris par le président Nicolas Sarkozy.

 

Ces "promesses non tenues", les clients du Grand café les évoquent avec colère, la mine sombre. Elles cristallisent les frustrations et expliquent en partie la rupture des électeurs avec la classe politique traditionnelle. En 25 ans, 1,5 million d'emplois industriels ont été perdus en France. Depuis la crise de 2008, près de 1.900 sites industriels ont été fermés. Le divorce entre les ouvriers et la gauche semble consommé et le FN en profite.

 

"La fermeture des usines a provoqué un triple choc démographique, social et économique. Les villes de Florange et de Hayange symbolisent parfaitement bien la crise qu'a connue et que connaît cette région. De 2000 à 2013, la zone d'emploi du secteur de Hayange a perdu 34% d'emploi industriel. Le taux de pauvreté est limité à 15,6% à cause du réacteur économique qu'est le Luxembourg. Mais le travail frontalier a transformé beaucoup de villes de Lorraine en cités-dortoirs", explique Gilbert Krausener, le vice-président du Conseil économique, social et environnemental de Lorraine (CESEL).

 

Florange ressemble en effet à une ville morte. En plein midi, quasiment pas de commerces ouverts, et pas une âme qui vive. Bien difficile à l'heure du déjeuner de trouver un lieu où se restaurer. Au rare fast-food ouvert dans la rue principale, quelques jeunes mangent un kebab en regardant du foot. "Ici, il n'y a rien à faire", commente le patron algérien. "Tout le monde est parti travailler au Luxembourg", ajoute-t-il avant d'exprimer sans détour son désintérêt pour la politique.

 

Sur le terreau de la crise économique et sociale a poussé le vote Front national, qui a adapté son marketing électoral à l'intention de cette "France des oubliés". Parti libéral anti-étatiste dans les années 80, il prêche désormais le protectionnisme et tient un discours social qui rencontre de l'écho chez des populations précarisées. Une récente étude de l'Institut français de l'opinion publique (Ifop) établit d'ailleurs un lien clair entre le sentiment d'abandon des populations, l'éloignement des centres urbains, le manque de commerces et de services et le vote frontiste. La France est de plus en plus fragmentée entre de grandes métropoles mondialisées et des zones de désindustrialisation ou de désertification où prospèrent les populismes.

 

La stratégie de "dédiabolisation" du parti menée par Marine Le Pen a d'autre part produit une "libération de la parole". Désormais les électeurs du FN ne se cachent plus de voter pour l'extrême droite. Et des propos, hier encore inacceptables, ont désormais droit de cité. A commencer sur la thématique de l'immigration. Les propos du jeune maire Fabien Engelmann que Xinhua a rencontré sont ainsi ouvertement islamophobes. Il se prononce contre ce qu'il appelle "le dogme de l'islam" et "cette nouvelle vague d'immigration qui ne respecte rien, à 80% d'entre elle", avant de fustiger "ces demandeurs d'asile qui ne parlent pas français au bout de deux ans et se promènent dans la ville en djellabas ou en keffieh palestiniens pour provoquer". Des assertions que Xinhua n'a pourtant pas constaté.

 

"Une bonne partie de notre reportage a été réalisée pendant la crise des réfugiés. Dans la bouche des paroles interrogées, on a entendu en boucle le discours de Marine Le Pen sur l'afflux de nouveaux migrants, la menace terroriste et l'insécurité grandissante...", raconte l'historienne Valérie Igounet, spécialiste de l'extrême droite et auteur d'une enquête de deux ans dans des villes gérées par le FN.

 

"Quoi qu'en dise sa présidente, le Front national n'a jamais cessé d'être raciste et xénophobe, à en juger par l'opinion de ses adhérents et sympathisants", affirme pour sa part la sociologue Nonna Mayer, commentant le sondage annuel effectué pour la Commission nationale consultative des droits de l'Homme.

 

"La sympathie pour le FN est encore aujourd'hui le fait d'une très large majorité de racistes assumés, se revendiquant comme tels. Ces résultats montrent un décalage certain entre le discours de la présidente du Front national et celui de ses soutiens", ajoute-t-elle. Avant de conclure: "L'arrivée de Marine Le Pen n'a donc pas atténué les préjugés de ses sympathisants."

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Rédacteur:Jin Wensi |  Source:
french.xinhuanet.com
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